Au dix-huitième siècle grandit le colosse russe sur les ruines de la Suède, de la Pologne et de la Turquie. À la première il prend Livonie, Esthonie, Ingrie et une partie de la Carélie et de la Finlande; à la seconde, les anciennes provinces russes lithuaniennes et une grande partie du territoire polonais; à la troisième, la Crimée et le pays entre le Bug et le Dniester. En même temps il entame la Perse, acquiert la Géorgie, puis le pays des Khirgiz. La Russie a désormais accès à la Baltique et à la mer Noire; elle est rapprochée du cœur de l'Europe et s'étend vers le cœur de l'Asie. Elle est le seul pays du continent qui se puisse accroître indéfiniment dans des contrées barbares. Son empire extra-européen est contigu à l'Europe et se forme par une agrégation successive, aisée, pour ainsi dire fatale, de peuples et de territoires.
L'originalité russe.
À la fin de la période du moyen âge, nous comptions les États dont l'Europe s'était accrue. Dans la période moderne, deux États nouveaux apparaissent: les Provinces-Unies, dont la puissance a été courte, et la Russie pays d'immense avenir; mais la Russie appartient-elle bien à l'Europe?
Au neuvième siècle, au temps où l'Europe occidentale, régie par les doctes Carolingiens, délibère dans les conciles et les assemblées sur de hautes matières, les Slaves de la plaine russe, dans leurs villages misérables, sont des barbares, presque des sauvages. Au treizième siècle, alors que la France, dans la plénitude de la civilisation du moyen âge, était gouvernée par le saint, dont la politique avait pour devise qu'il ne faut «à nul tollir son droit», la Russie obéit à la Horde d'Or, dont la capitale est, au bord du Volga, une ville en bois.
À la fin du quinzième siècle, au temps de la Renaissance, Iwan le Terrible fait couper, ou coupe, de sa propre main, les têtes de milliers de victimes, qu'il recommande ensuite aux prières de l'Église. Au dix-septième siècle encore, les Russes, ces hommes dont les vêtements et la barbe sont longs et flottants, ces femmes cachées sous des voiles dans des litières closes, sont-ils les contemporains de Louis XIV? Le tsar Pierre a supprimé barbes et voiles, mais il n'a pas changé les âmes; il n'a pas voulu les changer. Il a introduit dans son empire les instruments d'exploitation administrative, et les moyens de guerre employés en Europe, mais il reste le tsar, le seigneur sans limites, le père que l'on tutoie comme Dieu, et à qui l'on obéit comme à Dieu. Contre son pouvoir, aucun pouvoir; point de bourgeoisie qui sonne le beffroi et tende des chaînes au coin des rues; point de corps de juges qui, chargé d'appliquer la loi, la défende contre l'arbitraire; point de noblesse à qui l'orgueil du sang monte parfois à la tête, et qui préfère la guerre à l'indignité de l'obéissance servile. En Russie, on est esclave ou noble, mais on est noble quand on sert et dans la proportion où l'on sert. Et dans l'immense pays, un clergé ignorant chante des offices dont il ne comprend pas le sens, et allume les cierges devant les ikones, que la foule adore le front contre la terre.
La Russie est entrée dans les affaires de l'Europe, mais elle n'est pas
Europe. Elle est autre chose: elle est la Russie.
Conclusions sur l'histoire moderne. Les trois régions.
Au début des temps modernes, l'Angleterre est dans son île; la France et l'Espagne commencent à se répandre au dehors; la Hollande naît et prend place parmi les États qui comptent; l'Allemagne et l'Italie sont en désordre; les États Scandinaves sont entraînés dans l'histoire générale par le combat pour la Baltique et par la Réforme; la Pologne est forte; la Bohême et la Hongrie gardent encore leur indépendance; la Turquie est en pleine vigueur d'élan. La Russie n'est pas classée.
Tous ces pays ont été mis en relations les uns avec les autres, pendant la période moderne, par la politique et la guerre. Il y a désormais une Europe, dont les individus se connaissent, savent mutuellement leurs desseins, s'allient quand leurs intérêts sont communs, se combattent quand ils s'opposent.
Pourtant cette Europe est partagée en trois régions politiques, très différentes: l'Angleterre, l'Europe occidentale, l'Europe orientale.