L'esprit du dix-huitième siècle, en même temps qu'il agissait dans chacun des pays de l'Europe, préparait par des voies diverses des modifications profondes dans les rapports internationaux. Les théories des économistes sur l'efficacité, sur la dignité et la liberté du travail, leur «Laissez faire, laissez passer» étaient l'absolue contradiction de l'ancienne politique commerciale. L'idée partout exprimée et qui s'est imposée aux rois, que la souveraineté est, non pas une propriété d'où l'on tire des jouissances, mais une magistrature qui prescrit des devoirs, rejetait le prince au second plan, mettait le pays au premier, et devait tôt ou tard substituer à la politique des souverains celle des peuples. La philosophie, en prêchant la tolérance et en rejetant la religion, sécularisait la politique. Enfin elle préparait confusément un avenir de nouveautés par les idées générales et généreuses d'humanité et de justice; par des utopies, comme celle de l'abbé de Saint-Pierre; par les préjugés mêmes contre le passé; par la haine irréfléchie de toutes les coutumes et la coalition des sarcasmes contre «les traces de la barbarie»; par l'affirmation que «les choses ne peuvent durer comme elles sont», et que les générations prochaines «verront de belles choses»; par l'Adveniat regnum tuum adressé à «la lumière».
À la fin du dix-huitième siècle, notre pays ne conduit plus la politique générale. Les deux dernières grandes guerres, celle de la Succession d'Autriche et celle de Sept ans, lui ont été funestes: la seconde a porté atteinte à l'honneur de la monarchie. Sur terre et sur mer, la France est diminuée; la revanche qu'elle prend sur l'Angleterre par la guerre d'indépendance de l'Amérique ne compense pas les désastres antérieurs. Mais cette guerre est autre chose qu'une entreprise de représailles. C'est une œuvre de l'esprit nouveau, une très noble action faite avec un enthousiasme sincère. La France est déchue dans l'ancien monde politique, mais c'est elle qui, avec le plus d'énergie, le dénonce et le renie. Elle tient et va sonner la trompette du jugement.
NOTRE SIÈCLE
La destruction de l'Europe.
Jamais pays n'a autant agi sur l'Europe, que la France entre 1789 et 1815. À la poursuite de deux rêves, rêve d'une guerre contre les rois pour les peuples, rêve de la fondation d'un empire à la façon césarienne ou carolingienne, nos armes ont foulé le continent, couchant au passage nombre de hautes herbes, qui depuis ne se sont pas relevées.
Des sous-officiers promus généraux, ducs et rois, un officier devenu empereur étaient des nouveautés, en présence des généraux lords, archiducs ou princes. Ils sortaient tout armés, non d'une cour, mais des entrailles mêmes d'un peuple. Généraux et empereur s'attaquent aux antiquités. Ceux-là jettent dans le Rhin les mitres des archevêques électeurs et couvrent de républiques l'Italie, terre classique des tyrannies. L'empereur détruit à la journée d'Austerlitz le saint-empire romain de la nation germanique. Quelques années après, «attendu» que le pape use mal du pouvoir temporel que lui a conféré Charlemagne, son «glorieux prédécesseur», Napoléon le lui reprend par un décret.
L'empereur couvre la Révolution d'un manteau archéologique. Les souvenirs de Rome hantent sa mémoire, plus encore ceux de Charlemagne, dont il a souvent prononcé le nom. Jusqu'à lui se prolongent, pour se mêler à sa gloire et pour égarer son esprit, les dernières lueurs du passé; mais la Révolution est en lui. Il la sert, quand il débrouille le chaos allemand, quand il fait de l'Italie du Nord un royaume, quand il emprisonne le pape après s'être fait sacrer par lui à Notre-Dame, quand il essaye d'arracher la Pologne aux aigles copartageantes. Il la sert encore, malgré lui et contre lui, quand, opprimant l'Europe pour satisfaire sa fantaisie, il éveille l'âme du peuple espagnol et celle du peuple allemand. Il est si bien la Révolution et le destructeur de l'ancien régime, que sa chute est suivie d'un retour offensif de la vieille Europe. Le grand despote est salué dans sa captivité de Sainte-Hélène, il est vénéré, après sa mort, comme un libérateur, parce qu'il a fait trembler le pape, l'empereur et le tzar.
La Restauration de l'Europe.
Les vieilles monarchies, victorieuses en 1815, raccommodèrent, aussi bien qu'elles purent, l'Europe que la France avait brisée. L'Orient fut rétabli à peu près en l'état où l'avait laissé le dix-huitième siècle. Le grand-duché de Varsovie, essai de reconstitution de la Pologne, disparut. La Russie et l'Autriche demeurèrent les avant-gardes de l'Europe, devant la Turquie reculant toujours. L'Italie fut de nouveau partagée entre des princes, dominés pur l'Autriche, qui sembla reprendre les vieux droits impériaux sur la Péninsule. L'Espagne retrouva sa pauvre dynastie. L'Angleterre, qui avait dirigé de haut une coalition permanente contre la France, fut plus que jamais la souveraine incontestée des mers. L'œuvre de la Révolution paraissait anéantie.
Cependant la restauration n'avait pas été complète. L'Autriche n'avait pas recouvré la Belgique: ce pays fut rattaché à la Hollande, afin que le royaume des Pays-Bas pesât fortement sur la frontière de France. L'Allemagne ne put être rendue à ses trois cents princes; le plus grand nombre de ceux que la Révolution et l'Empire avaient écrasés demeurèrent sous les ruines. Elle n'était avant la Révolution ni un État monarchique, ni un État féodal, ni un État fédératif: elle devint une confédération de trente-neuf membres. Cette confédération avait en elle des germes de mort: les princes seuls y comptaient. Ils étaient fort inégaux en puissance. La Prusse agrandie et chargée de la garde du Rhin contre la France, était plus que jamais la rivale de l'Autriche, à qui ses vieux titres de gloire et de prééminence avaient fait donner la présidence de la diète siégeant à Francfort. Mais, si mal constituée qu'elle fût, l'Allemagne était simplifiée. Elle se sentit rapprochée du grand objet de l'ambition de ses patriotes: devenir une nation.