Ainsi l'ancien régime n'avait pu reprendre possession de toute l'Europe. Les traités de 1815 avaient accepté des faits accomplis. Quelle que fût leur œuvre, les princes la trouvèrent bonne, viderunt quod esset bonum. Comme le Créateur, ils voulurent se reposer après avoir constitué gardienne de l'Europe reconstituée, la Sainte Alliance. Mais des idées avaient été répandues dans le monde, qui engendrèrent des révolutions nouvelles.
Le patriotisme révolutionnaire.
Si l'on excepte l'Angleterre, pays de transformations continues et lentes, où le présent n'est point séparé du passé par des frontières visibles, l'Europe s'est transformée depuis la Révolution. Avant 1789, elle n'avait pas de vraies nations. Elle en est pleine aujourd'hui.
En France, le loyalisme de la noblesse, sentiment très noble, l'amour du peuple envers le roi, sentiment très touchant, tenaient lieu de patriotisme. Quand notre pays se détacha de la royauté par la faute des rois, ce fut pour s'élever tout d'un coup à l'idée de l'humanité; car nos écrivains du dix-huitième siècle ont retrouvé l'humanité, perdue depuis le temps de Platon, de Sénèque et de Marc-Aurèle, ou, du moins, remplacée, au moyen âge, par l'idée ecclésiastique de la chrétienté, plus tard par l'idée politique de l'Europe.
La Révolution a créé la patrie, comme nous la sentons aujourd'hui.
Les révolutionnaires avaient beau être les disciples des philosophes, se guider par des principes généraux et faire des lois de raison pure: ils ont été des patriotes français. Au royaume de France ils ont substitué la nation française, c'est-à-dire, une personne morale à une expression politique.
Ils ont déclaré sacré et indivisible le sol national, traité l'émigration comme un crime, l'invasion comme un sacrilège, proclamé, avec un enthousiasme tragique et la déclamation du tocsin, le devoir de tous envers la patrie en danger.
Le principe des nationalités.
Cependant la nation française, en prenant conscience d'elle-même, ne put se soustraire aux effets de son éducation philosophique. Dans ce code de principes, qui est la Déclaration des droits de l'homme, elle n'a point légiféré pour elle seule. «Le principe de toute souveraineté réside dans la nation», dit la Déclaration. D'où il suit que les nations, êtres collectifs composés d'hommes qui veulent vivre sous les mêmes lois, ne doivent être ni gouvernés par des Étrangers, ni incorporées en tout ou partie à des États étrangers: elles sont indépendantes et indivisibles. De plus, elles sont libres: «La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs mandataires à sa formation.»
La nation ainsi définie fait un contraste absolu avec les États d'autrefois, qui groupaient, sans les réunir, des nations ou des fragments de nations diverses, dont aucune ne faisait sa loi.