Ici n'entre pas le roi d'Italie.
L'apôtre Pierre est une victime du principe des nationalités, qu'il ne reconnaît pas, car les nations ne sont pour lui que des provinces de l'Église. Il réclame donc son bien, qu'il tient du roi Pépin, et que lui a confirmé Charlemagne en déposant sur son tombeau «la page de donation». Onze siècles se sont écoulés depuis, mais onze siècles ne comptent pas dans l'immutabilité de l'Église. Au cours des âges, le domaine de Pierre a été souvent assailli, mais jamais sans que l'assaillant n'ait eu lieu de se repentir. Le connétable de Bourbon a été tué au pied des murs. Personne, n'est tombé, en 1870, à l'assaut de la Porta-Pia, mais le châtiment ne punit pas toujours «le crime» immédiatement. Le roi des Lombards, au huitième siècle, et Napoléon Ier, au dix-neuvième, l'ont attendu quelques années.
Le pape, enfermé au Vatican, a conservé la large vue sur le monde; même, depuis le moyen âge, son horizon s'est étendu. Sur le globe entier, il y a des catholiques; dans plusieurs pays de l'Europe, ils forment un parti, avec lequel les gouvernements, si forts qu'ils soient, sont obligés de compter. L'empereur d'Allemagne est bien puissant, mais c'était chose au-dessus de sa puissance que de refuser ses hommages au pape, quand il est allé visiter le roi d'Italie. L'empereur d'Autriche se dit le bon frère et spécial ami d'Humbert Ier, mais il ne va pas le visiter à Rome, par crainte du sacrilège.
Cependant l'apôtre ne cesse de récriminer et de se lamenter. La plainte de l'immortel vieillard sonne comme un glas sans trêve au-dessus de Rome capitale. Elle inquiète et elle irrite roi et ministres. À quoi sert-il d'être à Rome, pour qu'il y ait encore une question romaine? De temps en temps, on craint ou l'on feint de craindre que les Francs sont capables de descendre des monts, une fois encore, pour chasser les Lombards.
L'Italie a donc cherché, là où elle a cru la trouver, une assurance contre toute intervention en faveur du Saint-Siège. Cette précaution, elle avait le droit de la prendre, mais toute alliance coûte: celles que l'Italie a contractées sont fort chères. Puis il paraît bien qu'après avoir été guidée par le souci de sa défense, elle a été égarée part les rêves. Il est bien difficile de ne pas rêver un peu du haut du Capitole. Les vainqueurs qui montaient là en triomphe appelaient la Méditerranée mare nostrum. Parmi les dépouilles qu'ils ont présentées à Jupiter, se sont trouvées, un jour, celles de Carthage.
À la question romaine, l'Italie a donc ajouté celle de la Méditerranée. On n'a guère vu jusqu'à présent de questions de cette sorte qui se soient résolues pacifiquement.
Conséquences de l'application du principe en Allemagne.
L'unification de l'Allemagne diffère du tout au tout de celle de l'Italie. Elle n'est pas achevée: plusieurs millions d'Allemands ont été exclus de leur patrie par le traité de Prague, qui a mis l'Autriche hors du nouvel État. L'Allemagne nouvelle ne contient point que des Allemands: la Prusse y a fait entrer, en 1866, sa part de Pologne et un pays danois; en 1870, des provinces françaises. L'unification a laissé subsister la parodie d'une confédération. Elle a été faite par celui des princes allemands qui avait le plus de titres à cet honneur; mais le roi de Prusse avait acquis depuis un siècle et demi le rang et la puissance d'un prince européen. Il était le successeur de politiques et de conquérants qui, tous, avaient ajouté au domaine de la maison un certain nombre de milles carrés. L'unification de l'Allemagne a donc pris le caractère d'une conquête de l'Allemagne par la Prusse. De fait, c'est en vertu du droit de conquête, officiellement invoqué, que le Schleswig-Holstein, le Hanovre, Francfort et la Hesse-Cassel ont été réunis à la Prusse. La constitution de 1866 a été rédigée par un vainqueur pour des vaincus; elle a été complétée en 1870, mais le roi de Prusse, proclamé empereur à Versailles, est demeuré roi de Prusse. Cette Prusse agrandie pèse de tout son poids sur l'Allemagne, imposant au Reich entier son esprit particulier d'État militaire.
Enfin, l'Allemagne victorieuse a fait à la France une blessure inoubliable.
La question d'Alsace.