Ce n'est pas au terme d'une histoire de trente siècles, après s'être efforcé de discerner les plus grands faits de cette histoire, qu'on peut être tenté de grossir un événement ou de le mal interpréter, parce qu'il vous a touché au cœur. Certes nous savons les griefs que la politique française a donnés depuis si longtemps à l'Allemagne. Un historien français doit reconnaître que ce pays avait absolument le droit de se donner les institutions les plus propres à le protéger contre nous. Mais l'unification et la vengeance se sont accomplies ensemble de telle sorte, que la paix du monde est pour longtemps menacée.

Il est difficile de faire comprendre à des Étrangers pourquoi la France ne peut se résigner à la perte de ses provinces: «C'est la loi de la guerre», disent les Allemands. Ce langage n'aurait surpris personne au siècle dernier; aujourd'hui encore, il semble naturel aux politiciens de l'ancien régime. Mais la France, en ce siècle-ci, représente une autre politique.

Entre toutes les nations du monde, elle est rationaliste et sensible. Elle professe qu'il n'est pas permis de traiter une population d'hommes comme un troupeau de bêtes. Elle croit à l'existence des âmes de peuples. Elle a compati douloureusement aux souffrances des victimes de la force. Elle a pleuré sur Athènes, sur Varsovie et sur Venise, et n'a point donné que ses larmes aux «opprimés». Si nous avons aidé les Provinces-Unies à s'affranchir au dix-septième siècle, ce n'a été que par un heureux effet de la politique de nos rois; mais c'est par un effet voulu de nos sentiments nouveaux que nous avons délivré, en donnant notre sang, les États-Unis, la Grèce, la Belgique et l'Italie.

La paix de Francfort ne nous a pas laissé seulement l'humiliation de la défaite.

Elle n'a pas seulement ouvert notre frontière, et mis notre pays dans un état d'insécurité intolérable. En nous prenant des âmes qui étaient et voulaient rester nôtres, le vainqueur nous a blessés dans notre foi. Il ne s'est pas même réclamé du patriotisme ethnographique. Il ne pouvait réclamer l'Alsace comme allemande, puisqu'il prenait Metz, et qu'il détient le Schleswig et les pays polonais. Il a simplement usé du vieux droit de la force. Voilà qui détermine le caractère de la question d'Alsace. Elle met en présence deux états de civilisation, et nous avons, dans la défaite, un honneur singulier: le redressement du tort qui nous a été fait serait une satisfaction donnée à la raison et aux sentiments les plus généreux de notre temps.

Les guerres de conquêtes.

L'avènement du principe des nationalités n'a donc pas eu pour effet de détruire les mœurs politiques antérieures. Il y a eu encore dans notre siècle des guerres de conquête et des recherches d'agrandissement territorial.

Comme la Prusse, l'Autriche et la Russie sont conquérantes.

L'Autriche descend le Danube et tend vers Andrinople. C'est la direction qui lui avait été indiquée, il y a plus de mille ans, par le fondateur de la «Marche de l'Est».

La maison des Habsbourg avait oublié cette mission primitive, après que la politique des mariages l'eut égarée dans toutes les affaires de l'Europe occidentale. L'Italie et l'Allemagne la lui ont rappelée, l'une en la rejetant au delà des Alpes, l'autre en lui retirant la qualité d'État allemand. L'Autriche est aujourd'hui, par excellence, un État danubien. Elle a occupé la Bosnie et l'Herzégovine. Elle cherche à étendre son autorité politique, son influence, comme on dit, sur les petits États balkaniques. Mais elle rencontre ici un grand adversaire.