Elle sut organiser dans l'enceinte sacrée de ses villes un gouvernement et une société. Elle excellait dans tous les genres du travail humain: poésie, philosophie, science, art, industrie et commerce; elle acquit ainsi des forces qu'elle répandit au dehors. Elle fonda sur toutes les côtes méditerranéennes, de l'Euxin aux Colonnes d'Hercule, des cités, filles des siennes; mais de même qu'elle ne s'est jamais groupée en un État, elle ne réunit point ses colonies en un empire. Lorsqu'elle eut épuisé sa faculté d'agir et qu'elle tomba sous la domination d'un peuple militaire, les Macédoniens, des États grecs furent fondés, mais les plus importants étaient en Asie ou en Égypte.
La Grèce aura, du moins, une longue survivance en Europe, où l'hellénisme exercera, sous des formes diverses, une action très forte. Il modifiera les mœurs et les idées de Rome républicaine. Après la fondation de Constantinople, il créera une civilisation religieuse et politique, le byzantinisme. Il rompra l'unité romaine dans les derniers temps de l'Empire. Il sera en opposition, pendant le moyen âge, avec les idées et les systèmes essayés par l'Occident et brisera l'unité ecclésiastique du monde chrétien. Plus tard, répandu partout, à l'époque de la Renaissance, il renouvellera les esprits, et produira, pour sa part, la civilisation intellectuelle des temps modernes.
La domination romaine.
La péninsule italienne ne ressemble pas à la péninsule hellénique: elle est plus rigide; les îles ne foisonnent point autour d'elle; ses ouvertures ne sont point, comme celles de la Grèce, vers l'Orient. Mais l'Italie est située au centre de la Méditerranée, et la Sicile la prolonge jusqu'en vue de l'Afrique. Beaucoup plus que la Grèce, elle est continentale, terrienne, comme disent les marins. Ses populations indigènes ont été visitées sur les côtes par des navigateurs étrangers, mais c'est une cité de laboureurs qui les a réunies sous ses lois.
Rome a employé ses premiers siècles à grossir son territoire, ainsi qu'un paysan arrondit son domaine. Comme tous les conquérants, elle a continué de conquérir, parce qu'elle avait commencé. Ses premières guerres ont amené d'autres guerres; ses premiers succès ont rendu les autres à la fois nécessaires et faciles. Elle finit par croire qu'elle avait mission de soumettre les peuples. La conquête devint pour elle une profession:
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Elle a considérablement étendu le champ de l'histoire, où elle a fait entrer l'Espagne, la Gaule, la Bretagne, le pays situé entre les Alpes et le Danube, et une partie de la Germanie. Pour exploiter les territoires soumis, elle a inventé la province.
Son administration a détruit les peuples anciens et fondu les vieilles divisions historiques ou naturelles, dans l'unité de l'orbis romanus. Elle appelait ainsi la belle région méditerranéenne, au centre de laquelle s'élevait «l'immobile rocher du Capitole». Les cités helléniques, chacune pour son compte, avaient semé des colonies; la Grèce s'était éparpillée: Rome a concentré l'univers; fiebat orbis urbs, a dit Varron.
Il y avait eu un monde grec, mais point d'empire grec: il y eut un monde et un empire romains.
L'action de Rome a été intense et profonde: elle a transformé des peuples, mis l'ordre à la place de l'anarchie, enseigné aux vaincus sa langue, ses mœurs, sa religion. Elle s'est élevée jusqu'à la conception du genus humanum, et elle a écrit la raison humaine dans ses lois. On ne peut qu'admirer une puissance si extraordinaire, mais il est douteux que tous les effets en aient été bienfaisants.