Toute éducation uniforme est dangereuse, car la variété des individus est nécessaire au progrès de l'activité humaine. Plus il y a d'individus concurrents, plus fécond est le travail universel. Rome a détruit, autant qu'elle pouvait le faire, les génies particuliers des peuples, qu'elle semble avoir rendus inhabiles à la vie nationale. Quand la vie publique de l'empire a cessé, l'Italie, la Gaule, l'Espagne ne savent pas devenir des nations: la grande existence historique ne commencera pour elles qu'après l'arrivée des Barbares et plusieurs siècles de tâtonnements dans les calamités et les violences.

Les pays que Rome a civilisés ne lui doivent point uniquement de la reconnaissance. Nous aimons à opposer au tableau de la Gaule gauloise celui de la Gaule romaine. Les villages sont transformés en villes, les cabanes en palais, les sentiers en routes dallées, les orateurs incultes en rhéteurs diserts, les guerriers barbares en généraux ou en empereurs. Nous admirons ce miracle, et la vie heureuse que l'on menait dans les cités gallo-romaines.

Mais comment se fait-il que les pays que Rome n'a point conquis et longuement possédés tiennent aujourd'hui une si grande place dans le monde, qu'ils aient une originalité si forte, et cette pleine confiance en l'avenir? Est-ce seulement parce qu'ayant moins vécu, ils ont droit à un plus long avenir? Ou bien Rome a-t-elle laissé après elle des habitudes d'esprit, des façons d'être intellectuelles et morales qui gênent et limitent l'activité? Questions insolubles, comme toutes celles dont il importerait de connaître la solution. Ne soyons donc pas, du moins, si prompts à juger: il n'est pas certain que ce soit un bonheur pour nous que César ait vaincu Vercingétorix.

Les deux empires.

Si fortement organisée qu'elle fût, cette vaste domination recouvrait maintes oppositions qu'elle ne dompta point.

Le plus souvent, c'est entre l'esprit du Nord et celui du Midi qu'il y a contradiction, et, par conséquent, lutte permanente. Mais, au temps romain, le Nord n'était qu'un ennemi extérieur et que l'on contenait; le contraste existait entre l'Occident et l'Orient: l'Occident que Rome avait soumis et s'était assimilé, parce qu'elle l'avait civilisé, l'Orient qui gardait sa civilisation hellénique.

Dans l'Europe occidentale, Rome a porté son esprit et sa langue; mais sur l'hellénisme, elle a gagné à grand'peine l'Italie méridionale et la Sicile: la langue et la civilisation de la Grèce ont persisté de l'Adriatique au Taurus. Ici le nom romain a remplacé le nom grec, mais l'apparence seule est romaine. Le jour où Constantin a fondé la seconde Rome, un empire a commencé, que la chancellerie byzantine appellera l'empire romain, mais qui, pour l'histoire, est l'empire grec.

La séparation de l'Occident et de l'Orient était inévitable; elle se trouva consommée, lorsqu'en 395 les deux fils de Théodose commencèrent à régner, l'un à Ravenne et l'autre à Constantinople. Dès lors coexistèrent deux États, ayant chacun sa tâche et ses ennemis propres, ennemis nombreux et puissants, dont la cohue essaye de se faire place sur la scène.

Les causes de ruine.

Ce n'est pas la division en deux empires qui a ruiné la domination romaine; ce n'est pas seulement la force des ennemis extérieurs. Rome républicaine avait abouti à la monarchie par la décadence de ses institutions et de ses mœurs, par l'effet même de ses victoires et de ses conquêtes, par la nécessité de donner à cette immense domination un dominus; mais, après qu'elle avait commencé à subir la réalité monarchique, elle garda le culte des formes républicaines. L'empire fut longtemps une hypocrisie; il n'osa pas se donner la condition première de la stabilité, une loi de succession. Chaque mort fut suivie de troubles, et le choix du maître du monde souvent abandonné au hasard. Il fallut bien pourtant organiser la monarchie, mais alors elle fut sans contradiction, sans contrôle, absolue. Elle se proposa pour fin l'exploitation du monde qui fut, dans la pratique, menée à outrance. Elle épuisa l'orbis romanus.