Mettons encore parmi les causes de ruine la durée même, et l'usure. Le monde se sentait vieillir. Il cherchait, il attendait du nouveau. Il ne pouvait l'obtenir ni d'une révolution politique, car personne ne concevait d'autre forme de gouvernement que l'empire; ni d'une révolution sociale, car l'esprit était fait au régime des castes qui s'était lentement établi. Une révolution religieuse se fit, mais contre l'empire. Dire: «Mon royaume n'est pas de ce monde», c'était jeter le mépris divin sur le monde païen qui se voulait suffire à lui-même, et ne connaissait pas l'au-delà. Dire: «Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César», c'était distinguer Dieu de César, en qui se confondaient l'humain et le divin. La distinction faite, comment la dette envers Dieu n'eût-elle pas été plus grande que l'obligation envers César? Dire: «Les cieux et la terre passeront», c'était démentir la prédiction de l'éternité de l'empire: Imperium sine fine dedi. C'était ébranler la roche immobile.
DE L'ANTIQUITÉ AU MOYEN ÂGE
Caractères généraux.
De l'Est, région des origines, s'achemine vers l'Occident en tumulte, la procession des peuples: Germains et Slaves, Huns et Avares, Arabes. Ils sont très différents les uns des autres: l'humanité, avec les contrastes de ses variétés congénitales ou lentement acquises, entre en lutte contre l'œuvre romaine de l'assimilation des hommes par la force et par l'esprit.
Les Arabes ont une originalité puissante; ils représenteront en face de la grande race aryenne la grande race sémitique; ils fonderont une religion et un empire. Avec le passé impérial, ils ne transigeront point; ils auront dans l'histoire leur domicile à part et bien à eux.
Les Huns et les Avares, de race touranienne, moins bien doués que les Sémites, sans éducation antérieure, demeurés à l'état primitif de la horde, et attardés dans le fétichisme, n'apporteront avec eux que la brutalité. Destructeurs, incapables de fonder, ils seront détruits.
Les Germains et les Slaves sont de même race que les Grecs et les Romains. Postés aux frontières de l'orbis romanus, où habitaient l'ordre, la joie et la richesse, il semblait qu'ils attendissent l'heure d'entrer en partage du patrimoine. Ce sont des branches cadettes de la famille aryenne qui succéderont aux aînées, épuisées et desséchées.
Tous ces peuples, de provenances, de mœurs et de religions diverses, seront en relations avec l'empire romain. En Orient, l'empire sera entamé, sans être détruit; en Occident, les Germains, après l'avoir étouffé sans le vouloir, le rétabliront. L'an 800, quand Charlemagne aura été couronné dans la basilique de Saint-Pierre, l'Europe paraîtra bien ordonnée de nouveau, comme au temps de Théodose, avec ses deux capitales, Rome et Constantinople. Ce ne sera qu'une apparence; mais les apparences sont des faits, et les illusions, des puissances qui produisent des actions réelles et considérables.
L'an 800 marquera donc la fin d'une seconde période. Conduisons à présent jusqu'à cette date l'histoire de l'Europe.
L'Empire d'Orient.