Grandes persécutions contre les chrétiens.--Les persécutions exercées contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis, Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater expressément [194]

Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine, il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes, refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du Christ [195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur incorporation [196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient avec joie les affres du supplice.

[Note 194: ][ (retour) ] Berbrugger, Revue africaine, N° 51, p. 193.

[Note 195: ][ (retour) ] Voir les Actes du centurion saint Marcellus, martyr à Tanger, 30 Oct. 298. Acta prim. martyr, p. 311.

[Note 196: ][ (retour) ] V. Actes de saint Maximilien de Théveste (12 mars 295).

Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303, Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en prison ou livrés au bourreau.

Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En Afrique, ils déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.

Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux. Ces jours déterminés furent appelés dies thurificationis et l'on avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens. Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut appelée l'ère des martyrs [197].

[Note 197: ][ (retour) ] Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet dans l'Annuaire de la Société arch. de Constantine, 1876-77, pp. 484 et suiv.

Tyrannie de Galère en Afrique.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère, lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère. On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut de prescrire un recensement général des personnes et des biens de l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître, l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations de biens que l'on ne possédait pas [198].» Il est probable que l'Afrique, qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui quelque fidélité.