A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs. Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi. Leur cri de ralliement était Laudes Deo (Louanges à Dieu!), et il fut bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe. Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et faire le salut des riches en les ruinant.

Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie furent stigmatisés du nom de Circoncellions [207]. Nous verrons avant peu à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et Theveste [208].

[Note 207: ][ (retour) ] De Circumiens cellas (rôdant autour des fermes).

[Note 208: ][ (retour) ] Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et de saint Optat.

Les fils de Constantin.--Persécution des Donatistes par Constant.--A la mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties; mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance, restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe de Constant.

Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler leur fureur, au grand préjudice de la colonisation.

Constance et Julien.--Excès des Donatistes.--En 350, Constant fut mis à mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de l'arianisme.

En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie, chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement. «Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en Afrique [209]

L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes, fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur Lemelli [210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent deux martyrs de plus [211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés dans les entrailles de leurs mères.»

Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de Cartenna [212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens traditeurs.