Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville, monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer [257]» et prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette ville en état de défense.

[Note 257: ][ (retour) ] Yanoski, Vandales, p. 56.

Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de grosses sommes d'argent [258]

[Note 258: ][ (retour) ] Yanoski, Vandales, p. 62.

Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage; il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui serait apportée.

En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante, dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre!

Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats, Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de la Maurétanie [259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux frères opérèrent leur jonction.

[Note 259: ][ (retour) ] Sans doute entre Djidjeli et Collo.

Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les détacher de leurs alliés.

Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre aux feintes des Vandales, Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.