Bataille de Tricamara.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position, chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau. Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.
Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, sans s'occuper de son voisin.
L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre 533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de l'empire.
Fuite de Gélimer.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.
Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau; mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef. Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à lui accorder sa grâce.
Conquêtes de Bélisaire.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua, montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la Maurétanie [260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et, pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface. Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint la proie des Grecs.
[Note 260: ][ (retour) ] La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (Rev. afr., vol. 6, p. 475), puis M. Papier (Recueil de la Soc. arch. de Constantine, 1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua. M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais, en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la Maurétanie.
Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli, était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve.