Jean Troglita gouverneur d'Afrique. Il rétablit la paix.--Justinien voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais cet officier, ayant d'autres projets, déclina l'honneur qui lui était offert [280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean Troglita, qui se trouvait à la guerre de Mésopotamie et auquel il donna le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en Berbérie, sous les ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait donc les hommes et les choses du pays et, comme il était doué de remarquables qualités militaires, le choix de l'empereur était fort heureux; l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir.

Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se porta en trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans son camp tous les soldats dispersés, capables de rendre quelques services. Puis il alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. «Les Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, selon une tactique qui leur était familière, ils s'étaient, en cas d'insuccès, ménagé un réduit dans une enceinte carrée formée de plusieurs rangs de chameaux et de bêtes de somme. Ces précautions, pourtant, ne les sauvèrent pas d'une défaite complète. Jerna, grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver du pillage l'idole adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et fut tué par un cavalier romain [281].» Antalas chercha un refuge dans le désert.

[Note 280: ][ (retour) ] Fournel, Berbers, p. 101.

[Note 281: ][ (retour) ] Tauxier, Johannide, (loc. cit.), p. 296.

Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les Berbères étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que les Louata (Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan [282]. On était alors au cœur de l'été de l'année 547. Jean se porta contre les envahisseurs, mais il essuya une défaite et dut se réfugier derrière les remparts de Laribus. La situation était critique. Jean n'hésita pas à faire appel aux indigènes, en tirant parti de l'esprit de rivalité qui a toujours été si fatal aux Berbères. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de l'Aourès, et Yabdas lui-même lui promirent leur appui.

[Note 282: ][ (retour) ] Johannide, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl. Cres. Corippus, lib.V.

Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète. Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa soumission (548).

État de l'Afrique au milieu du vie siècle.--La nation berbère se trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita, l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire la situation de cette colonie, réduite à une partie de la Tunisie et de la province de Constantine actuelles. Partout l'élément indigène avait repris son indépendance et ce n'était que grâce à l'appui des principicules berbères, véritables rois tributaires, que les Byzantins se maintenaient en Afrique. Les campagnes étaient absolument ruinées: «Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la population des villes et des campagnes et l'activité du commerce et de l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une immense solitude; les citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique [283]

Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient de véritables esclaves [284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux, qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que ces faits ne peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes de l'Afrique propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait trop bien reconquis son indépendance pour qu'on puisse croire que l'action du gouverneur byzantin s'exerçât à ce point sur elle, et ce serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la Tripolitaine, les Berbères de l'Aourès et les Maures de l'Ouest.

[Note 283: ][ (retour) ] Gibbon, Hist. de la décadence de l'Empire romain, t. II, ch. xliii.