LES BERBÈRES ET LES ARABES
Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce peuple.--Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet; fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte.
Le peuple berbère. Mœurs et religion.--Nous nous sommes efforcé, dans la première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer également [288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre l'histoire de l'Afrique septentrionale.
[Note 288: ][ (retour) ] Voir, au commencement du livre, la notice géographique.
Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure: cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison; enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, dit Ibn-Khaldoun [289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière d'être des habitants du désert.
Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent aucune coiffure [290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au moyen d'un voile, le litham, encore usité par les Touareg et autres Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom de Tamacher't et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés, s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal: Chelha, Zenatïya, Chaouïa, Kebaïlïya, Zenaga, Tifinar', etc.
[Note 289: ][ (retour) ] Hist. des Berbères, trad. de Slane, t. I, p. 166.
[Note 290: ][ (retour) ] Ibid., p. 167.
Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises, et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens. Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle, des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares. Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au soin d'un grand-prêtre.
Organisation politique.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en Algérie dans les Kanouns de nos Kabiles [261]. Au septième siècle, n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains [292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»