L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi; elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre. Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que comme un simple guerrier.
La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées, Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort. Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se réfugièrent à Ceuta (742) [366].
[Note 366: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. 360. El-Kaïrouani, p. 69.
Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.
Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son armée.
Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.
Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré.
La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui, jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc, l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).
Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb, demeurés dans l'indépendance absolue.
Révolte de l'Espagne. Les Syriens y sont transportés.--Les Syriens qui, avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, périt dans les tortures [367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances imprévues vinrent changer la face des choses.