Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble. En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas échapper.
Révolte de Méïcera.--Soulèvement général des Berbères.--Un chef de la tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une révolte religieuse.
Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.
Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par eux «la journée des nobles». Khaled-ben-Hamid, qui avait si heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles [363].
La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne (fin décembre 740).
[Note 363: ][ (retour) ] Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la victoire de la journée des nobles.
Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.--Lorsque ces événements furent connus en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu! dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe! Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de chaque château berbère [364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes dévastations.
Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île [365]. Dès son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la lutte.
[Note 364: ][ (retour) ] En Nouéïri, p. 360, 361.
[Note 365: ][ (retour) ] Michele Amari, Storia, t. I, p. 173 et suiv.