En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.
Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de fer [361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité et lui a amené les débris de ses troupes.
[Note 361: ][ (retour) ] Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 202.
Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans, ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux sous les coups du vainqueur.
La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout leur butin aux mains des guerriers du Nord.
Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par les événements dont l'Afrique va être le théâtre.
Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab.--Nous avons vu que le gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et traita les Berbères avec la plus grande injustice.
Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence, Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi. Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl essaya en vain de prendre cette ville.
Despotisme et exactions des arabes.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis des agneaux à duvet fin couleur de miel [362]. Le peuple frémissait sous cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin.
[Note 362: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 337.