Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents, ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ; c'était la continuation des épreuves annoncées par son père [489].

[Note 489: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, loc. cit., El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.

Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit mettre à mort les parlementaires.

Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le mehdi.

Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de parade et salua Obéïd-Allah du titre d'imam. Puis il le conduisit au camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait, en versant des larmes de joie: «Voici votre imam, voici votre seigneur!» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.

Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée [490].

[Note 490: ][ (retour) ] Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur un grand nombre de points, de celui de Fournel (Berbers, t. II, de la page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.

Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie.--Fondation de l'empire obéïdite.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le partage.

Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910, Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada. Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût bâti une ville pour lui servir de résidence royale [491], Obéïd-Allah s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit.

Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain. Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du iiie siècle de l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, qu'on faisait remonter à Mahomet [492].