Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant ces versets du Koran [487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc.

[Note 487: ][ (retour) ] Sourate de la fumée.

Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville, mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.

Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus honteuses débauches.

Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant. Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les restes des colonies arabes.

Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles [488] et s'occupa de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides.

Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi Obéïd-Allah.

[Note 488: ][ (retour) ] Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté (la preuve de Dieu) et de l'autre (que les ennemis de Dieu soient dispersés!)

Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Tandis que le nom du nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées, celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.

Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar, exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.