Au mois de mars 909 [485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta en droite ligne sur la capitale de son ennemi.
En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre cette ville au pillage [486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie.
[Note 485: ][ (retour) ] C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.
[Note 486: ][ (retour) ] Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée auraient été impitoyablement massacrés.
Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites.
En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.
Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte: «A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la défaite de ses troupes; à celle de la prière d'El-Acha, (de huit à neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture» dit, de son côté, Ibn-Hammad.
Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune.
Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Aussitôt que la nouvelle de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée. Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.
Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui durait depuis huit jours.