Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.--De Tunis, où il s'était réfugié, Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général, contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.

L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au cœur de sa puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.

Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice.

Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.

Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu'à venir à son camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d'octobre 944). Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage; les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer la clémence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils auraient même, selon Ibn-Khaldoun [537], reçu l'ordre de se joindre aux Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les troupes fatemides.

On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre sang dans les combats, mais nous ne nous en dispensons pas!» [538].

[Note 537: ][ (retour) ] Berbères, t. III, p. 206.

[Note 538: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, loc. cit.

Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.--Dans toute cette première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia, passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la victoire.

Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent les Beni-Kemlane. L'autorité d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus épouvantables cruautés furent commises [539].