Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à l'oméïade En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait, dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait rétabli dans cette ville le culte orthodoxe [540].

L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne, tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.

[Note 539: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 532, t. III, p. 207. El-Kairouani, p. 100.

[Note 540: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 200 et suiv. Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne, t. III, p. 67.

Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid.--Après être resté pendant 70 jours dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945). Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid, dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa.

Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion, sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers, l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma, sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de part et d'autre.

Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s'y réfugier lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et monnaies qu'ils supposaient avoir été avalés par les fuyards [541]. Abou-Yezid donnait lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.

Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun [542], ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait été opéré par mer, Dans les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag'reb, venaient sans cesse grossir l'armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa composition hétérogène, ne pouvait subsister qu'à la condition d'agir et surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à ces montagnards accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les lancer sur les contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès et des Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d'Abou-Yezid, en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient indignes de son caractère.

[Note 541: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce trait.

[Note 542: ][ (retour) ] Berbères, t. II, p. 56.