Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).
Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Alors commença cette chasse mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous; il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.
Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de l'écorcheur. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds coupés.
Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne, avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant qu'elle fût tout à fait perdue.
Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des Oméïades. En attendant leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l'appui de ces indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana [546]. Mais le khalife l'y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en déroute les adhérents de l'agitateur.
Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l'y relancer, et l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrêtés [547]. L'armée du khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit beaucoup d'hommes et de matériel.
[Note 546: ][ (retour) ]Footnote 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila», dit Ibn-Hammad.
[Note 547: ][ (retour) ] Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par Ibn-Khaldoun.
Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir, dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar [548], pour en faire sa capitale.
Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.