Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Mais avant de porter les derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa, dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe [56]. Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion, en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison, la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général romain.
[Note 56: ][ (retour) ] Tite-Live, XXX, 13.
Bataille de Zama.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et, comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la ratification du Sénat.
Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier, grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son pays; quant à Hannibal, qui avait depuis long-temps pris ses dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis [57]. Pour la première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant.
[Note 57: ][ (retour) ] Actuellement Lamta.
Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs de Souk-Ahras [58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.
[Note 58: ][ (retour) ] A Naraggara. Voir «Naraggara» par M. Goyt. Recueil de la soc. arch. de Constantine, 20e vol. et Recherches sur le champ de bataille de Zama, par M. Lewal, Revue afr., t. II, p. 111.
Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts, et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de cruelles pertes (202).
Fin de la IIe guerre punique. Traité avec Rome.--Après ce dernier échec, Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique. Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée, mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait besoin pour vivre.
Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes: