Massinissa, roi de Numidie.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des affaires.
Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin. Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui, ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec Mezétule.
Massinissa est vaincu par Syphax.--Le but de Massinissa, par cette transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non loin de Clypée [54] et, ayant été rejoint par un certain nombre d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents.
[Note 54: ][ (retour) ] Près de la côte orientale de la Tunisie.
Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière. Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation centrale, était la réelle capitale du royaume.
Événements d'Italie. L'invasion de l'Afrique est résolue.--Tandis que l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205).
Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne, s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique, mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
Campagne de Scipion en Afrique.--Débarqué heureusement au Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa accouru avec quelques cavaliers [55]. Après divers engagements heureux contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte tombaient dans les embuscades des Romains (203).
[Note 55: ][ (retour) ] Tite-Live, XXIX, 29.
Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax, arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes, marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines». Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage et vint se rendre maître de Tunis.