Campagnes de Hannibal en Italie.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné, enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine, avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue. Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes (212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre régulièrement le siège.
En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises; il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209, tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre, le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente; quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
Succès des Romains en Espagne et en Italie. Bataille du Métaure.--Cette terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209, Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène, quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit invasion en Gaule (208).
Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission d'empêcher la jonction des Karthaginois.
Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé, s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère, mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium, en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées, avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite, atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs années encore aux attaques des troupes romaines.
Evénements d'Afrique. Rivalité de Massinissa et de Syphax.--Pendant que l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté à son neveu Massiva [52]; il accepta une entrevue avec Silanus, lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve en Afrique (207).
[Note 52: ][ (retour) ] Tite-Live, l. XXVII.
Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui, après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique. Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais, malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses cavaliers numides, dans la péninsule (206).
Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui, dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa [53], scella la nouvelle alliance.
[Note 53: ][ (retour) ] Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par Tite-Live.