Hannibal, dictateur de Karthage. Il est contraint de fuir; sa mort.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'œil de l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la dernière guerre (195).

Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de Karthage, et étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).

Empiétements de Massinissa.--Cependant Massinissa avait, depuis longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage, et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus, leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.

Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années de luttes, resta maître de toute cette province [60] (183).

Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa fut consacrée par une apparence de légalité [61].

[Note 60: ][ (retour) ] Polybe.

[Note 61: ][ (retour) ] Tite-Live.

Prépondérance de Massinissa.--Le prince numide avait donc le champ libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal, envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.

Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à des procédés de culture plus perfectionnés [62]. Etabli à Cirta, sa capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces mœurs nouvelles, il avait conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la manière la plus simple et la plus rude [63].

[Note 62: ][ (retour) ] Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire qu'il s'attacha à la perfectionner.