[Note 63: ][ (retour) ] Polybe.
Situation de Karthage.--Pendant que la puissance du prince berbère s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.
Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome, Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le célèbre detenda Carthago.
Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Dans cette conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).
Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée, sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.
Défaite des Karthaginois par Massinissa.--Sur ces entrefaites, Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique, nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises, fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais Massinissa, par d'habiles manœuvres, attira les Karthaginois dans un terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande bravoure [64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges, les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés à Asdrubal (150).
[Note 64: ][ (retour) ] Appien, 1. 69 et suiv.
Troisième guerre punique.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»
En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence, espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient dictées à Utique.
Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des vaisseaux, etc. [65].