Chute de Karthage.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents. Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un pareil spectacle.»
Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte [68] (146).
[Note 68: ][ (retour) ] Appien, Pun.
L'Afrique province romaine.--Cette fois Karthage, la métropole de la Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le vœu de Caton était exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires, choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par eux aux dieux infernaux.
Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent, au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles Kerkinna, au nord du golfe de Gabès [69]. Cette mince bande de terre reçut le nom de Province romaine d'Afrique. Un gouverneur, résidant à Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire.
Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du Louvre [70].
[Note 69: ][ (retour) ] Pline, H.N., V, 3, 22.
[Note 70: ][ (retour) ] V. Recueil des notices et mémoires de la société archéologique de Constantine, années 1877, 1878.