LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME
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L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha contre les Romains.--première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
L'élément latin s'établit en Afrique.--A peine Scipion Emilien avait-il quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État, qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs entreprises [71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la civilisation punique, allaient connaître les mœurs et le génie romains. Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se relever de ses ruines.
Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage, lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à laquelle il donna le nom nouveau de Junonia [72]. De là, les Italiens allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre, n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son importance politique et commerciale [73].
[Note 71: ][ (retour) ] G. Boissière, Esquisse d'une histoire de la conquête romaine, p. 183.
[Note 72: ][ (retour) ] En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, la maîtresse Tanit, reflet de Baal, que les Romains assimilèrent à Junon céleste.
[Note 73: ][ (retour) ] Voir «Le Capitole de Carthage», par M. Castau Comptes rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres, 1885, p. 112.
Règne de Micipsa.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta. C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de trente années [74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie. Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère.