Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une justification impossible.

Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner à Jugurtha de sortir de l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «Ô ville vénale et près de périr, si elle trouve un acheteur [78]

Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l'armée, se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé le traité fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, se laissèrent surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d'enlever Suthul [79], où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'armée à passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre la direction des opérations; mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.

[Note 78: ][ (retour) ] Salluste, Bell. Jug., XXXV.

[Note 79: ][ (retour) ] Actuellement Guelma.

Première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Ces succès devaient être les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue, ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était passée, celle de l'expiation allait commencer.

Au printemps de l'année 108 [80], Métellus se met en marche, occupe Vacca (Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position par lui choisie près du Muthul [81]. L'armée berbère est divisée en deux corps: l'infanterie avec les éléphants, sous le commandement de Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi, est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt, la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine, mais ne peut parvenir à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de Marius, marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque tous ses éléphants.

[Note 80: ][ (retour) ] Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p. 261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.

[Note 81: ][ (retour) ] Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière plus près de Badja.

Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer les Romains à lever le siège.