Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe, et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde, cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.
Les Français! me dit Laverdière.
Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons les identifier.
Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques, entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au poteau de la torture.142
Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle, dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois, raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le Griffon et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage: The discovery of the Great West, raconte ainsi ce terrible épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the deserters. The vessel on the stocks (le nouveau Griffon) was still left entire, though the Iroquois had found means to draw out the iron nails and spikes. On one of the planks were written the words: Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680, the works, no doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort." Page 195.
Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes143 étaient en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance, l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres, s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous, d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini: bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la section des animaux à fourrure.144
Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36 verso du feuillet 31.
Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards, loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à merveille, et autres sauvagiens. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.
C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux humbug, un puff homérique que se fussent disputés à prix d'or les agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été découverte et les Yankees mis au monde.
Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis découvreurs du Canada.