Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:

"Le jour est fériau.

Na, unau, nau!"

Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.

Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "Na, unau, nau!" un véritable aboiement de loup en famine.

Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: Noël! Noël!! Noël!!!

Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme, les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents, les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!

Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.

L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de la vieille France.

C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions bretonnes.