Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.

Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.

C'est un feu nouveau, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut qu'il soit béni.

Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle, dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le feu qui devait consumer la bûche de Noël.

Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité de brûler la tronche de naus dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.

Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur entreprise.

C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du Saint-Sacrement.

C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau, de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.

"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth, ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu les environna des ses rayons..."

A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile: Et claritas Dei circumfulsit eos, il se produisit un phénomène étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que déferlait sur la glace comme une mer de feu!