Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement, promptement, posons la bûche!

Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine père grand parce qu'à ses yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun d'eux: Je suis le foyer domestique.

Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et qui dit: Je suis la maison paternelle! Je vous ai suivi dans l'exil, je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est moi qui vous ramènerai en Bretagne!

Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude; que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil, comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive, l'habite et l'appelle vaillamment patrie!

Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle, heureuse honorable qu'elle lui a donnée.

Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la Cosse de Nau et versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et vibrante:150

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit à laquelle le cariguié répond par des crépitations joyeuses.

Dans les familles on bénissait aussi la bûche de noël et on versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse: Grand Dictionnaire, page 1046, au mot noël.

Et les marins crièrent en choeur:

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!151