Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que voulez-vous, j'ai la passion du nombre trois! et je parierais sur lui tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette. D'autre ont le culte du chiffre sept. Leur religion vaut la mienne, et vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.
D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant, j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans l'imaginative.
Cela m'étonne!
En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison historique!
Historique?
Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13 Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre 1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le treizième article du Traité de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit monter treize canadiens français à l'échafaud.20
Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la déportation, et tous leurs biens furent confisqués. Treize condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres par le duc de Wellington. Laverdière: Histoire du Canada, page 221.
Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race, ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes, frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses blessures.21 Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros, James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet 1632 que Thomas Kertk remit l'Abitation de Kébecq et le Château Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne. Croyez-moi, le Treize est une mauvaise carte; nous autres, Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert du champ de bataille.
Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant l'action.
Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus logiquement que vous avez la peur du vendredi. Ces deux superstitions se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est blessé à mort un treize, il expire un vendredi, et on l'enterre un vendredi. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.