Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du vendredi par hasard? Vous m'étonnez!
Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.
Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.
Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le 28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5 août 1689, eut lieu l'épouvantable massacre de Lachine, une hécatombe humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646, 1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,22 sont autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant, 1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence. L'année du massacre, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le 15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta sur l'échafaud!
Note 22:
1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.
1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.
1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.
1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis. Martyres de Brébeuf et de Lalemant.
1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les Iroquois.
1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les Iroquois.
1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.
1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.
1654. Destruction de la Nation des Eriés ou Chats.
1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans. Assassinat du Père Garreau.
1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons martyrs.
Je crois donc fermement que ces raisons historiques justifient, et amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.
Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du nombre 13 que la male-main du Vendredi.
Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à Robinson Crusoé l'heureuse et neuve idée de nommer vendredi le féroce cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement. Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage Vendredi est gai comme un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh! vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement), avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!
La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.
Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce propos.