Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de Gamache, fut bâti en 1637.

En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville, Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur 38 carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son éternelle gamme en do naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il commença lentement à jouer Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil Autrefois de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par l'immortelle poésie de Burns.

Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635. Ferland: Histoire du Canada, Tome Ier, page 277.

Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des nations chrétiennes, Adeste fideles, laeti triumphantes. Cette religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la verdure et la feuillée symboliques de nos Crèches de Noël. L'âme se sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave, exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.

Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses causeries d'un auditoire de sots.

Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.

Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des Jésuites.

C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le collège des Jésuites, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le chez nous délicieux de ces apôtre incomparables, qui, pour l'amour du bon Dieu, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs places au foyer domestique. Le Collège des Jésuites; c'était la seule étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne, s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger. Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire, car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude et les veilles interminables de la prière.

Le Collège des Jésuites, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez fait une caserne!39 Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées en écuries! Le Collège des Jésuites aurait pu devenir une grange; et vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!

Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728, mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800. C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là le gouvernement prit officiellement possession des biens de la Société de Jésus.