Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort, Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel, Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de Macchabées.
Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le Collège des Jésuites. Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la Rive Nord.40 L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse, son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?
Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais. Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page 9.
Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop. J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans retour par quelque irréparable catastrophe.
Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une population en liesse.
Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord, la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes et des merveilles inouïes de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs, pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris ceux qui prétendent l'être), discuter fortissimo les mérites et démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.
Aussi spécialement séduite par les promesses de ce Christmas Festival et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de la banlieue. La Banlieue de Québec n'est pas précisément aux confins de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville, voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine, pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien. C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou de la neige immaculée.
Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré, agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige, qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses que gigantesques.
Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.
L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de distance.