C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume de Donnacona! 46 Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. 47 Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou peut lui-même devenir un poteau de torture48. Le sol indien prête étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.
Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé Donnacona en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens devant nos navires. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 13.--édition 1545.
Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le courage.
Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie comme en férocité. A preuve cet épisode de la Relation de 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.
Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher, éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux qu'ils pillent.
A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: des arbres, des arbres, des arbres, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui, des mots, des mots, des mots. Seulement, ma réponse eût été de beaucoup plus inquiète que sarcastique.
Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est peut-être commencée.
Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid, offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre aisément mon infatigable guide.
Où allons-nous? demandai-je Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.
Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus des troncs morts: entendre la messe à la Grande Hermine.