Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence, c'est-à-dire, prestissimo.

C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait, par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin, je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,49 (la rue de Palais, de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure typographique d'un S majuscule parfait.

Note 49: Histoire des Fortifications et des Rues de Québec, par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du Saint-Charles, s'appela plus tard la Rue des Pauvres, parce qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".

A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps, prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.

Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.

Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins de Jacques Cartier nommaient cette rivière Cabir-Coubat, à cause de ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa Sainte-Croix, en mémoire de l'Exaltation de la Sainte-Croix dont on célébrait la fête le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535. Quatre-vingt-quatre ans plus tare,50 les Pères Récollets l'appelèrent Saint-Charles, en souvenir de Messire Charles des Boues, ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et précieux exemple de la reconnaissance humaine!

Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois de Juin de cette année.

Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.

Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné de nous.

J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, silencieusement, comme des fantômes.