C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du rouge. Leurs bras nus51 étaient piqués de tatouages étranges: profils d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.

Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de 1545.

Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:

Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!

Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il traînaient après eux sur la neige une longue tabagane52 chargée de la royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.

Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 113.

Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit avec le cours naturel de la rivière.

Où vont-ils? demandai-je à mon guide.

A Stadaconé, cela est évident.

Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire: Comment le savez-vous?