Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'Intendant Bigot,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt Opinion Publique n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la première bataille des plaines d'Abraham?
Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire, l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans Les Anciens Canadiens de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé, publiés en feuilletons dans la Revue Canadienne de 1860. Notre premier cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite, très historique, absolument historique.
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Dans Les Plaideurs de Racine, Petit Jean exposant son cas, dit, au troisième acte de la comédie:
"Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement."
Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en toute humilité de coeur et d'esprit:
"Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement."
Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de préférence?
J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier, véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse, de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois, Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts, Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais, au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette, Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac, Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière, Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un meilleur à-propos: Quid prodest?
Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la Relation du second Voyage de Jacques Cartier est sans contredit notre premier document historique puisque l'on y raconte la découverte du Canada. Il était difficile, le lecteur en conviendra, d'étudier un document authentique à la fois plus précieux et plus vénérable d'antiquité.