Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le compagnon.

La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.

Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle épaisseur.

Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, comme à la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre 119 jusqu'au dernier, ne vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en pâture aux chiens, aux renards et aux loups?

Note 119: Et tellement se esprint (se déclara) la dicte maladie (le scorbut) à nos trois navires que à la my-Février de cent dix hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens voyent, et ja (déjà) y en avait huict de morts et plus de cinquante en qui on ne espérait plus de vie. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 35.

Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 36.

Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la congnoissance et remède de nostre guarison et santé. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 37.

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la ville!

Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du charpentier.