Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les galets du rivage.

Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton De Profundis n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage de St-Malo, la mer éternelle qui chante.

Le charpentier se mit à rire: La mer éternelle qui chante, s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits orphelins diraient-ils encore: Notre Père?

C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande ville, debout, là-bas, sur ce rocher.120 Comment l'appelleront-ils dans l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?121 Cartierbourg? St. Malo-ville?122 Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en aurons jamais eu connaissance?