Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.

Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.

Comment cela? dit Séquart.

Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous, sont les dernières à perdre l'accent du pays!

A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme le hommes, finissent par avoir faim.

Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non, impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.

Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons éclatants, les Te Deum anniversaires de leur triomphe!

Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.

Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle, de la Grande Hermine, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du Courlieu, Guillaume LeMarié, maître de la Petite Hermine, Guillaume LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'Emérillon avec le maître de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois gentilshommes de St-Malo.

La messe vient de finir à bord de la Grande Hermine, dit Marc Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les gars de St. Malo sont-ils présents?