Et doucement, avec des précautions exagérées d’ivrogne, il entreprit de pousser Louise vers la ruelle.
Delphine cependant grondait en rangeant les hardes mouillées.
— Où est-il passé, mon Dieu ! où est-il passé pour s’être crotté ainsi ! Comme si on n’avait pas assez de tourment ! Oui, tu as du cœur, tu sais, de t’amuser quand les autres sont dans la tristesse et les embêtements de toutes sortes.
Elle parlait tout bas pour ne pas réveiller les enfants et aussi par lassitude, car sa colère de la matinée l’avait brisée. Elle leva la tête et vit Séverin qui l’attendait. Il avait une mine si repentante, si piteuse, qu’elle ne put s’empêcher de sourire. Malgré tout, elle ne lui en voulait guère ; n’avait-il pas eu raison de boire ? Il avait été heureux pendant une heure ou deux ; il l’était encore, il oubliait tout ; peut-être revivait-il une minute folle de leur temps d’amour…
Charitable, elle se tut ; elle se déshabilla ; puis, sans répugnance malgré l’odeur du vin, elle se coula au lit et s’abandonna, heureuse au fond de cette tendresse jamais démentie qui la vengeait de sa misère.
Dans la ruelle, sans qu’ils y eussent pris garde, Louise s’était réveillée ; elle crut peut-être qu’ils se battaient… Quand, deux heures plus tard, Delphine alluma la chandelle pour aller voir Georgette qui toussait, elle aperçut son aînée collée à la muraille, recroquevillée et tremblante avec des yeux hagards.
CHAPITRE VII
LA CHÈVRE
Cette année-là fut encore très dure pour Delphine Pâtureau. Elle devait un peu partout et le gage de Séverin avait été entamé dès l’entrée de l’hiver. Elle ne pouvait d’ailleurs pas travailler pour les autres avec une petite au maillot, une autre souffrante et deux garçons de quatre ans, fort espiègles.
Cependant, à Pâques, les bessons commencèrent à suivre Louise à l’école et leur mère fut un peu soulagée. Comme le bourg était à une bonne demi-lieue, les trois enfants emportaient leur pain et leur fricot pour le repas de midi. Delphine mettait dans leur panier tout ce qu’il y avait chez elle d’à peu près mangeable ; elle trouvait moyen parfois de leur donner des œufs, un œuf et demi plutôt, les bessons devant partager celui qui était entier. Mais aux jours de disette, ce lui était une grande peine de songer que les petits déjeuneraient d’un quartier de pomme ou d’une figue.
Louise, qui s’acquittait gentiment des commissions pour les gens du bourg, attrapait de temps en temps un morceau de sucre. C’était fête alors pour elle, et ses camarades étaient jalouses ; car sous les préaux des écoles, ils n’étaient point rares, les petits des creux-de-maisons, les enfants pouilleux et crasseux aux caboches dures, roussies de soleil. Et ces petits pauvres avaient des paniers peu garnis : un morceau de pain bis, quelques châtaignes, des noix, une crotte de fromage… D’être mis au pain sec cela les faisait bien rire. Ils étaient mal vêtus aussi. Ils emportaient, pour la forme, une vieille paire de sabots de bois, car l’inspecteur à chacun de ses passages faisait des remontrances à ceux qui étaient pieds nus. Mais au village, dans la cour, sur les chemins, les chaussures incommodes étaient abandonnées. Parfois, ils se ferraient en courant mais cela ne les retardait guère ; il n’y avait de mauvais que les vieux clous à pointe recourbée qui abondaient dans la cour de l’école ; pour ceux-là, il fallait agrandir le trou avec un couteau et le sang venait beaucoup.