Louise et ses frères allaient pieds nus, comme les plus malheureux ; au village, Georgette, dès qu’elle fut guérie, trotta aussi sans semelles ni cordons ; enfin Delphine elle-même commença, cette année-là, à ne plus porter de bas durant la belle saison ; elle n’en avait pas beaucoup de convenables et le coton lui manquait pour les raccommoder ; comme elle avait les pieds tendres, ses sabots la blessèrent d’abord, mais elle s’y fit et chez les Pâtureau il n’y eut plus que la petite Marthe qui n’allât pas pieds nus.

Vers la fin de l’été, les choses s’améliorèrent un peu ; Delphine put travailler chez elle à de menus ouvrages ; elle tricota et fila ; puis elle alla en journée dès que Marthe eut commencé à marcher seule. Louise, pendant ce temps-là, manquait la classe pour garder sa petite sœur.

Elle manquait encore la classe pour une autre raison. Il y avait, de temps en temps, à Coutigny, des données de pain ; Louise allait à ces données. Souvent aussi elle allait faire une petite tournée dans les fermes voisines ; elle ne mendiait pas encore tout à fait, elle avait ses maisons choisies. Les Chauvin, les Pitaud, les autres des Grandes-Pelleteries la voyaient arriver les jours de grande cuisine ; ils lui donnaient des couennes, un bout d’oreille de cochon, une patte, un petit pot de fressure ou même une tranche de lard frais. Quelquefois, le lendemain des batteries, elle rapportait des restes bien gras, des haricots noirs de beurre, des moules à la sauce, des demi-assiettées de millet au lait. Ces jours-là toute la famille vivait dans l’abondance : on ne ménageait pas le fricot, ces bonnes choses ne se conservant pas. Puis, on revenait aux haricots sans beurre et aux bouillies sans lait.

Les enfants avaient un peu glané au temps des moissons ; en automne ils coururent les champs pour trouver, dans les haies, des châtaignes oubliées. Les deux petites allaient ensemble et le plus souvent revenaient les poches à peu près vides ; les bessons, au contraire, ne se dérangeaient jamais pour rien ; ils rentraient joyeux et lourds, à cause des goussets trop pleins raidissant leurs petites jambes ; fiers de leur chance, ils se moquaient de Louise et de Georgette en jetant sur la table les châtaignes luisantes, les belles égrenelles noires à cul blanc.

Or, un dimanche matin, un fermier du Haut-Village se plaignit en passant de ce qu’on eût pillé les basses branches d’un marronnier tardif qui n’avait pas encore été gaulé ; à son idée, les coupables étaient les drôles des Pelleteries : deux Maufret sans doute et les Pâtureau.

Séverin appela les petits et les interrogea ; ils nièrent. Le fermier, qui d’ailleurs n’attachait aucune importance à l’affaire, avoua qu’il avait pu se tromper. Mais Séverin n’aimait pas ces contes ; bien que le crime ne fût pas absolument prouvé, les deux enfants reçurent une énergique correction. Quand ils eurent cessé de crier, leur père les emmena à un détour du Chemin-Roux où poussait une grosse touffe de genêt. Là, il leur fit couper à chacun un maître scion qu’il essaya sur leurs mollets et qu’il emporta ensuite à la maison. Puis, quand les deux branches de genêt furent placées sur la cheminée, l’une à droite du clairon, l’autre à gauche, Séverin les montra à ses quatre aînés.

— Les drôles ! vous voyez ces scions verts : si je les descends, ce sera une pitié. Quand j’étais petit, j’ai été malheureux comme les pierres et votre tante Victorine aussi. Mais nous n’avons jamais pris un épi dans une gerbe ni une égrenelle devant les ramasseurs. Eh bien ! mes drôles ne le feront pas non plus ! Remarquez ce que je vous dis : si j’apprends une autre fois que vous avez fait tort à quelqu’un d’une poire, d’une prune, d’une épingle, d’un grain de froment, je prends ces scions et je vous pèle les fesses !

Les bessons étouffèrent leurs sanglots, car le père parlait d’une voix très dure. Il était bon pour eux. Jamais il ne les avait battus avant ce jour ; mais il parlait d’une voix très dure parce qu’il n’avait point failli et parce qu’il savait l’honnêteté difficile aux pauvres.

A partir de ce dimanche, les enfants ne rapportèrent plus guère de châtaignes ; la saison, d’ailleurs, en passa vite ; on fut bientôt en plein hiver et la grande misère recommença encore une fois.

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