Pendant l’été de sa quatorzième année, Bas-Bleu résista à peu près au mal, mais, à la Toussaint, une bronchite la coucha. La Bernoude ayant justement ses douleurs, ce fut Georgette qui eut la charge de soigner sa sœur ; heureusement, les voisines lui vinrent un peu en aide. Au bout de trois semaines, Bas-Bleu put se lever, mais elle resta sans force. Elle toussait de plus en plus et s’essoufflait au moindre effort.

Enfin, vers Pâques, comme elle achevait ses quinze ans, elle cracha tant de sang, un dimanche matin, que Séverin vit bien que son enfant allait mourir de cette mauvaise toux.

Cette année-là fut terrible. Dès le printemps, Séverin avait gagé les bessons comme toucheurs de bœufs ; mais Constant tomba d’un cerisier et se cassa une jambe, si bien que, pendant un mois, il y eut deux malades dans le pauvre creux-de-maison. Il est vrai que Bas-Bleu se levait encore et même cousait un peu.

La grand’mère venait de temps en temps, mais la maison était si humide qu’elle retombait tout de suite percluse et qu’il lui fallait bien vite s’en retourner chez son gars.

Le dimanche, Séverin ne prenait plus le temps d’aller à la grand’messe ; quand il n’était pas de garde chez son patron, il passait toute sa journée à faire le ménage. Il balayait, lavait, brossait, cousait, faisait les lits.

Bas-Bleu couchant seule sur l’ordre formel du médecin, Séverin s’était installé un grabat au grenier avec une vieille paillasse et des débris de couverture donnés par les Bordager. Les deux bessons couchaient chez leurs patrons ; quant aux trois petits, ils échangeaient leurs poux dans le second lit de la maison. Car ils avaient des poux continuellement ; c’était en vain que chaque dimanche le père leur frictionnait la tête jusqu’à les faire pleurer avec ses mains dures ; les poux revenaient on ne sait d’où. Un jour, la demoiselle qui faisait la classe à Marthe, renvoya la petite pour cause de malpropreté.

La Gustine, apitoyée, débarbouilla l’enfant et lui drogua la tête avec de la graine de pied d’alouette macérée dans du vinaigre. Séverin ne sut pas cette histoire.

Mais il ne pouvait manquer de s’apercevoir, du dénuement de plus en plus triste de la maison. Plus de chaux aux murs, plus d’images sur la cheminée, plus de laine dans les couvertures, plus d’assiettes au vaisselier… De la poussière partout, et des taches, et des toiles d’araignées.

Un jour que Pitaud avait fait pour les Pâtureau un charroi de complaisance, Séverin voulut lui offrir une tasse de café. Mais au moment de verser ce café dans une tasse jaune et ébréchée, il se trouva qu’il n’y avait rien pour le passer. Georgette dut remuer tout le fouillis de guenilles qui remplissait le buffet pour découvrir un linge à peu près propre.

Pitaud, trop honnête pour laisser voir son dégoût, se montra courageux devant sa bolée ; mais Séverin crut remarquer qu’il l’avalait vite tout de même.