Chaque jour les choses empiraient. Rien d’ailleurs à espérer pour le moment. On commençait à dire dans le pays que Pâtureau était républicain ; or, le bureau de bienfaisance ne faisait que le strict nécessaire pour les républicains ; la Bernoude elle-même n’était pas encore secourue. Les Magnon s’étaient vengés sournoisement.
Pourtant Séverin depuis longtemps ne braconnait plus. Il n’en avait ni le goût ni le temps. Il ne courait plus le dimanche ; il avait seulement conservé l’habitude de ramasser les choses qui se perdaient.
Maintenant, pour faire plaisir à Bas-Bleu, pour lui rapporter quelque friandise, à elle qui ne pouvait plus guère manger que des fruits, il demandait ; il n’hésitait plus, il était devenu hardi ; et même, parfois, lorsque, dans les haies écartées appartenant à des gens durs qui ne donnaient jamais rien, il trouvait de belles cerises ou des poires bien jaunes, dame, tant pis ! il en raflait quelques-unes et peut-être après n’eût-il pas fait bon les lui reprendre.
CHAPITRE VI
LA POULE
C’était un soir d’avril ; la nuit était tombée depuis un moment déjà. Séverin, sa journée faite, revenait aux Pelleteries. Il se hâtait parce qu’il était inquiet de sa fille.
Elle touchait à sa fin, la pauvre Bas-Bleu. Quand son père la levait pour qu’on pût faire le lit, elle ne pesait pas plus sur ses bras qu’un petit enfant. Elle ne prenait presque plus de nourriture ; on avait droit chez le boucher à un peu de viande, mais, de cette viande-là, elle n’en voulait pas. Des voisines charitables fricassaient de temps en temps pour elle un poulet bien tendre ; elle en mangeait un petit morceau avec appétit, puis il fallait enlever le reste qui lui répugnait.
La veille au soir, comme son père s’efforçait de lui faire prendre un peu de lait, elle avait dit de sa voix courte et sifflante :
— Papa, laisse-moi… je ne peux pas avaler ce lait… je voudrais manger de la soupe à la poule…
— Ma fille, si tu voulais, nous irions chercher de la viande chez le boucher ; ta soupe serait plus nourrissante.
— Non ! je ne veux pas de soupe au bœuf ; elle sent le suif. Mais si j’avais de la soupe à la poule, je crois que j’en mangerais.